Vosges d’été

S’il est vrai qu’on fait bien d’admirer lentement 
Le dessin magnifique et pur du sol charmant, 
Les bois frais, les blés verts qui sont de doux présages, 
S’il est exquis de suivre à pied les paysages, 
Il est meilleur d’aller sans remuer ses pas 
Au milieu de tableaux que le Louvre n’a pas 
Et que Juin magistral a marqués de sa touche. 
Emporté par l’effort et par l’élan farouche 
Des trains qui vont, semblant traîner de longs abois, 
Parmi les champs pleins d’herbe et parmi les grands bois. 

Lorsque, le soir venant, la plaine se fait grise, 
La route à vos regards ménage la surprise 
Des Vosges, où l’on entre ainsi qu’en un palais. 
Les décors d’opéra seraient manqués et laids, 
Comparés à l’effet des deux chaînes jumelles : 
Ce sont de doux sommets, faits comme des mamelles, 
Et montrant le trésor de leur fécondité. 
Quelques-uns sont aigus et beaux de nudité, 
Pareils aux seins parfaits des sculptures antiques. 
Autrefois, les frayeurs des burgraves gothiques 
Y bâtirent des murs terribles et prudents : 
Les ruines s’y font de classiques pendants, 
Et ce seraient les bords du Rhin, si le grand fleuve 
N’était un ruisseau mince et limpide, où s’abreuve 
La soif de la mésange et du martin-pêcheur. 
Le vent qui vient des eaux vous porte la fraîcheur, 
Et, parmi les langueurs du soir mélancolique, 
Complète le poème et le met en musique.

Les Vosges, Albert Mérat (1840-1909), recueil « Les tableaux de voyage »

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